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Le refuge
par Lolita Leblanc

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        Dans notre jardin domine un arbre majestueux qui résiste aux intempéries depuis des centaines d’années. Ses racines s’enfoncent profondément dans la terre, comme si elles voulaient enlacer le monde entier. Ses branches s’élancent vers le ciel, fières et solides, offrant un abri aux oiseaux, une ombre bienveillante aux passants, et une mémoire silencieuse aux générations qui l’ont côtoyé. Ce géant est symbole de force auquel les miens et mes ancêtres sont très attachés. Au fil des âges, de puissants liens se tissèrent dans son giron et le nombre de festivités ne se compte plus. Les rires d’enfants, les repas partagés, les confidences chuchotées à son pied, tout cela fait partie de son histoire.

            Dès la naissance de notre enfant, mon mari Eddy inventait des abris partout sur notre terrain autant dehors que dans la maison. Sous la table de la cuisine, sous la tablette de l’ilot, dans les garde-robes, aucun espace n’échappait à son imagination. Et l’arbre fut la plus grande réalisation de mon bricoleur en herbe. Dans leurs repaires de gars, comme l’appelait mon amoureux, il s’installait avec une lampe de poche et pendant des heures, il amusait Félix. Leurs fous rires illuminaient ma vie. Souvent, leur moment se terminait par une histoire qu’Eddy imageait dans une panoplie de personnages rigolos.

            Aujourd’hui, Félix, mon fils a 4 ans. Je devrais sauter de joie, mais ce sentiment a quitté notre foyer depuis deux ans. Ce fameux moment, je le repasse sans arrêt dans ma tête. Tel un film d’horreur au ralenti. Une guêpe a piqué Eddy, il a perdu pied, a glissé et s’est rompu la nuque. Notre bonheur a disparu en une fraction de seconde. Cette date fatidique, mon mari, mon complice, a perdu la vie alors qu’il voulait faire une dernière surprise à son fils en ajoutant une balançoire. Depuis, l’arbre gigantesque derrière ma résidence hante mes nuits, sans cesse me remémore ce jour tragique, cette tragédie indescriptible.

            Le silence s’est installé dans la maison comme une brume épaisse. Chaque pièce résonne de son absence. Le lit est trop grand, la table trop vide, les murs trop froids. Je me surprends à parler seule, espérant qu’une réponse surgisse du néant. Mais rien. Seul le mutisme de Félix me renvoie à mon propre gouffre.

            Félix a tout vu. Depuis, il ne parle plus, ne réagit plus, semble déconnecté. On a tout essayé pour le sortir de sa torpeur. Il mange ce qu’on lui sert, se couche et dort, me laisse l’habiller, va au petit coin, mais il erre sans but. Il s’assied devant la fenêtre, heure après heure, jour après jour. Aucune émotion, aucun sourire, tel un automate où le mot sentiment aurait été effacé à jamais. Son silence est une torture. Chaque fois que je croise son regard vide, c’est comme si je perdais Eddy une seconde fois.

            Ses minces réactions apparaissent quand sa cousine de quatre ans son aînée vient nous visiter. Avant l’incident, ils étaient très proches. Naëlie ne le lâche pas une minute. Elle fait tout ce que son esprit inventif peut imaginer pour le divertir. Elle fait même des tours de magie. On dirait que le coin de la bouche de mon fils tente de se soulever. Dans ses yeux, on perçoit un subtil éclat de lucidité, puis, plus rien, le vide.

            J’ai consulté plusieurs spécialistes. Aucun n’a pu trouver la cause de son état. Tout fonctionne normalement, tous les tests le confirment. Je prie tous les jours pour que l’étincelle se rallume, qu’il redevienne mon trésor pétillant et plein de vie. Mon fils me manque, son père me manque… ma vie d’avant me manque. Peut-être suis-je une mauvaise mère… peut-être que je ne mérite pas le bonheur de jadis… peut-être aurait-il été préférable que ce soit moi qui disparaisse. Ces pensées me rongent, me consument, me laissent exsangue.

            Simon est le père de Naëlie et aussi, le parrain de Félix. C’est mon grand frère et il était le meilleur ami d’Eddy. Pour l’anniversaire de son filleul, il débarque avec une méga boîte. Je suis étonnée qu’il se donne encore autant de peine alors qu’il sait que mon fils ne réagit à rien. Il ne recevra aucun merci, aucun sourire. Depuis le temps, j’imagine qu’il a oublié comment on fait.

— Tu n’aurais pas dû investir autant. Un simple cadeau aurait suffi. Je le fête par principe et parce que Naëlie y tenait.

 — Attends de voir ce qu’on lui a déniché.

— Je vais le promener dans la cour, Tante Simone. Promis, il sera content.

— Très bien ma puce, répond la mère de Félix en passant une main dans les cheveux de sa nièce. Veux-tu l’ouvrir pour lui? Ensuite, on décidera ce qu’on en fait.

— D’ac ! P’pa, peux-tu me donner des ciseaux et installer Félix à côté de moi?

            Aussitôt dit, aussitôt fait. On place le garçon sur un petit banc, devant le gigantesque paquet alors que sa cousine s’attèle à la tâche.

— Wow ! Une jeep électrique ! Vous êtes malades. Elle va finir dans le garage comme tous les autres jouets, recouverte de poussière.

 — Mais non ! Je vais la sortir chaque fois que je viendrai. Il finira par tellement aimer qu’il voudra en faire tout le temps, affirme Naëlie, convaincue de son idée.

            Émue, Simone se juge stupide de briser les espoirs de sa nièce. Elle lui sourit et dévisage son garçon qui n’a pas remué un cil. Elle soupire et propose qu’on sorte le cadeau dans la cour arrière.

            Une fois le véhicule assemblé et prêt à l’utilisation, on installe Félix. Naëlie prend les commandes. Pendant deux longues heures, elle promène son cousin, lui parle, lui raconte des trucs. Le vent joue dans leurs cheveux, les oiseaux chantent, et malgré le silence de Félix, une atmosphère nouvelle s’installe.

            Comme l’imagination de Naëlie la titille, elle décide de transformer la boite. Elle demande la permission à sa tante qui l’autorise alors qu’elle et son frère dégustent un rafraichissement sur la terrasse. Du haut de ses huit ans, Naëlie dessine des ouvertures, puis les découpe et après, armée de crayons de feutres, elle laisse aller sa créativité.

            Sur un banc, Félix fixe la construction qui prend forme.

            Lorsque satisfaite du résultat, Naëlie part dans la maison et revient avec une couverture qu’elle installe à l’intérieur de la cabane de carton. Elle retourne à l’intérieur, choisit quelques livres de contes qu’elle adore. Puisqu’elle sait lire, elle aime raconter des histoires. Elle imite même les sons pour enjoliver ses récits. Elle prend une petite lampe de poche, la place entre les mains de son cousin, s’assied en tailleur et débute sa tâche à voix haute.

***

            Après leur départ, Simone réalise que son fils est toujours dans la cabane. Elle s’approche doucement, et c’est le choc. Couché sur le ventre, lampe à la main, Félix regarde les images en tournant les pages. Pour ne pas crier et risquer de le faire sursauter, elle recouvre sa bouche. Les larmes inondent ses yeux, inondant ses joues. Son cœur se remplit de joie au point qu’elle craint qu’il explose.

            Dehors, le soleil commence à baisser. Pourtant, dans cette cabane improvisée, une lumière d’espoir scintille pour la première fois depuis deux ans. Le gamin relève son visage en affichant le plus radieux des sourires.

— Maman, lire pour Félix.

— Oui… oh oui mon chéri. Avec plaisir et aussi longtemps que tu voudras.

            Le fils s’installe entre les jambes de sa mère qui se met à la lecture. Sa voix tremble, mais elle tente de se contrôler. L’habite un sentiment tellement puissant qu’elle se sent renaître. Chaque mot devient une caresse, chaque phrase une promesse. Elle sent son cœur gonfler, comme si la vie elle-même revenait s’installer dans son corps. La douleur n’a pas disparu, mais pour la première fois, elle n’est plus seule face au vide.

            Grâce à l’imagination d’une enfant, de Naëlie l’incroyable magicienne, Félix a retrouvé sa route. La vie peut reprendre son cours et à deux, ils se reconstruiront un demain. À présent, eux aussi ont un refuge : une cabane fragile, mais la plus magnifique au monde.

 

FIN

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